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Portrait : Shurik'n - L'ombre du rap français [Partie II]

Vu le contenu qui nous attend, ne perdons pas de temps et continuons à dérouler l’album « Où Je Vis ». Pour celles et ceux qui n’ont pas lu l’article précédent, le voici :

Portrait : Shurik’n – L’ombre du rap français [Partie I]

Nous voici à la piste 7 « Les Miens ». Comme je l’ai déjà souligné, l’amitié représente un point d’ancrage très important pour l’artiste, voire le plus important. Ce titre est là pour le rappeler et le marquer au fer rouge. Au début du morceau, il y a une phrase assez mémorable que je voudrais souligner, surtout au vu de la situation politique actuelle :

"Les pieds collés à la rue
Coller nos pieds au cul des skins
Il a fallu sévir avec plaisir
On pouvait pas laisser des étrangers nous envahir
"

Il fait référence aux skinheads qui arpentaient les rues de Marseille. Il fut une époque, rappelons-le, où des skinheads pensaient pouvoir terroriser la France et s’approprier la rue. « Ces skinheads d’extrême droite valorisent le nationalisme, le néofascisme, le néonazisme, ainsi que la ratonnade, l’antisémitisme, l’homophobie, le racisme, la discrimination, l’anticommunisme de manière ultra violente, allant de l’action de rue à la lutte armée ». Wikipédia résume bien le phénomène. On assistait régulièrement à des affrontements entre les skins et la population française. Aujourd’hui, ils ont changé de nom, se sont organisés, ont monté des associations, mais n’ont pas oublié leur idéologie nazie et ultra-violente. Parmi eux, on retrouve des déchets de l’humanité comme le GUD, Génération identitaire, la Ligue du midi, La Cocarde Étudiante… Ce qui est inquiétant maintenant, c’est qu’ils sont protégés par le système qui est totalement gangréné par ces idées fascistes et qu’ils sont protégé par la police ! Donc à l’époque, Shurik’n en plus d’occuper le terrain musical et d’apporter du savoir, il combattait les fachos dans la rue avec ses poings. Une autre métaphore que j’aime beaucoup :

"Ambitieux pas au point d’agresser l’écureuil
Ou de braquer des vieux
Accros du micro, ça nous a aidé à lire plus de bouquins, à moins
"

Toujours dans la bonne conduite, il fait comprendre qu’il veut bien vivre mais n’ira jamais braquer une banque. L’écureuil fait référence au logo de la caisse d’épargne. Le morceau est très bien écrit, un sample de guitare sèche et le flow fait son effet, pur bijou. Comme disent les ricains « I got your back », et c’est de quoi ce morceau parle, rouler avec les siens et se protéger mutuellement.

Sur le titre suivant « Rêves », on retrouve une tête bien connue : Freeman. Il compose le refrain en compagnie de Shu et propose un couplet avec son style unique et inimitable. Comme je l’ai déjà souligné, il est bien plus pessimiste sur son compère, il est réaliste, pas fataliste mais positif moins. Le sample est assez mélancolique, en lien avec tout l’album, ce qui fait que le Freeman trouve facilement à qui parler sur le titre.

"La cécité est une nécessité pour insister, avancer
Ici, y’a pas de Moïse, la merde va pas s’écarter
"

On a encore à faire à un classique de l’album et plus encore. L’album ne connaît que des classiques ou des titres de qualité, qu’on se le dise, 24 ans plus tard, il est toujours aussi incroyable. S’ensuit mon morceau préféré « Mémoire ». On atteint pour moi ici, un sommet dans le rap français. Tout est littéralement parfait ! C’est à mon sens, un morceau, un peu trop oublié des fans et du rap Fr en général. Je le vois rarement cité et pourtant, il est dingue. Je vais commencer par le sample tiré d’un film culte « Le comte de Monte-Cristo » sorti en 1975. Shurik’n a repris le violon du titre « What is My Crime? » composé par Allyn Ferguson. Étonnamment, ce titre n’a jamais été samplé par des artistes connus hormis le génie marseillais. Ce n’est pas anodin. Le sample a été remanié pour pouvoir être rappé et c’est l’apothéose. En revanche, ce classique Fr inspirera Veysel, un rappeur allemand qui reprend carrément le beat sur « Rauch in Der Lunge » en feat avec Deha en 2013. Toujours en 2013, c’est les rappeurs Russes Pra(Kill’Gramm) et олинЬ qui vont reprendre le beat sur Мемори qui veut dire « mémoire ». Tentative intéressante messieurs, mais le maître, reste le maître. Le violon s’est toujours bien marié avec le rap, notamment en France, mais un tel niveau de maîtrise, ce n’est pas courant.

Shu’ propose deux couplets très marquants et possédants une structure particulière. Le premier équivaut à un 16 mesures, le second couplet est plus long que le premier. Il a un flow assez similaire à son autre classique « Samouraï », très sérieux, des rimes appuyés avec son passé, son vécu, sa vie comme fond. Comme il excelle dans l’art de la narration, on a aucun mal à se projeter dans sa mémoire. Il fait beaucoup de références à ses débuts dans le Hip Hop en tant que breaker et la nécessité de se défendre avec ses poings.

"Mon enfance s'est passée en partie sans mon père
Mère faisait ce qu'elle pouvait, j'avoue pour elle, c'était l'enfer
Je réalise combien peut être bête un merdeux
À chacun de ses départs, comme un con, j'étais heureux
Plus vieux, plus mûr, j'ai compris plus tard
Les sacrifices qu'ils ont fait pour ne pas qu'on devienne clochard
"

"Je garde en mémoire toutes ces choses dont je suis la somme
C'est son vécu qui fait de l'homme un homme
Et si j'en suis où j'en suis aujourd'hui
C'est qu'à certains croisements ce sont les bonnes décisions que j'ai prises"

Quand on parle d’humilité, de piété filiale, on pense de suite à lui. Ses parents et sa famille occupent une place importante pour lui et il le signale souvent. Ce titre rappelle toute la nostalgie de la belle époque et il y a des phrases où beaucoup d’entre nous se retrouvent. Cette musique a réellement figé le temps, c’est comme une image prise à un instant et à un moment précis. Chaque fois qu’on la regarde, on se remémore quelque chose de précis. Après la nostalgie opère et on est libre de verser des larmes, sourire ou rester indifférent. Cette musique a le don de nous traverser à chacune de ses écoutes, comme si on oubliait tout ce qui se faisait autour, elle peut passer en boucle, on ne s’en lasse pas. Le genre de titre que tu peux jouer éternellement, alors même qu’il y a plein d’autres titres à découvrir. C’est fou la force qu’elle dégage.

L’autre prestation marquante du titre est le refrain de Sat de la Fonky Family. Le Mc est à son prime, il vient de sortir avec son groupe l’un des plus grands classiques « Si Dieu Veut… » en 1997. Il excelle dans un exercice qu’il maîtrise comme peu de rappeurs, les refrains. Il peut les rapper de différentes manières, toujours avec un sens et parfaitement dans la rythmique. Pas de vocodeur ou autre à l’époque, et puis pas besoin pour ce héros. J’insiste, car la FF lui doit également beaucoup, regardez le nombre de hits sur lesquelles il est au refrain, c’est éloquent. Il a également une particularité, c’est qu’il rappe ce refrain de façon très naturelle, on a l’impression qu’il a écrit durant l’enregistrement des couplets et il l’a posé à l’instinct. On n’a pas l’impression qu’il surjoue ou qu’il court après le beat, c’est très déconcertant. De plus, il bénéficie d’un débit plus fluide et un flow plus street que son compère, cela colle parfaitement sur le violon. Pour un artiste influencé par « The Infamous » ou « The 36 Chambers« , on comprend mieux l’inspiration et l’aisance technique. Il en résulte assurément l’un de ses tout meilleurs refrains et une prestation digne des plus grands. Honnêtement, sans son apport, le morceau aurait été différent. Le fait qu’il se concentre uniquement sur le refrain crée une finalité unique. Et si le maître a choisi ce Mc pour ce refrain et pas un autre, il y a une raison. Aucun autre membre du groupe de la FF ne sera crédité sur l’album ou les autres solos de Shu d’ailleurs.

"En somme, nous sommes tout comme de simples additions
L'accumulation de choix, des intersections
Sans rémission, faut assumer
La moindre erreur peut si vite plonger dans la fatalité
En somme, nous sommes tous tout comme de simples additions
Au mic on assomme, un rap du cœur, notre direction
Je garde en mémoire tous ces souvenirs
Qui font de moi ce que je suis
C'est comme les miens, j'peux pas les trahir
"

On revient à un univers oriental avec « Esprit Anesthésié ». Le titre dénonce l’endormissement du peuple par les élites via les divertissements culturels que est la TV, les sports télévisés, l’illusion électorale qui n’offre que des faux opposants au pouvoir en place, boulot-métro-dodo… Et avec en prime, tout un couplet sur le racisme et les crimes qui en découlent. Le morceau est bon, le refrain réalisé par Faf Larage. Il a juste la malchance de s’intercaler entre les deux meilleurs morceaux de l’album. Car le morceau suivant est l’un des plus iconiques : « Lettre ». Ce titre constitue une chronique à lui seul tant il est beau, intéressant et riche d’enseignement. En effet, le morceau est un testament d’un grand-père à son petit-fils, il lui lègue toute son expérience et ses valeurs morales. Je ne suis pas sûr qu’un rappeur français a pu écrire un meilleur titre sur le sujet, je le laisse volontairement de côté.

On retourne au Japon via « Oncle Shu » avec un sample tiré directement du film Ran. Ce classique d’Akira Kurosawa sorti en 1985 est une référence en termes de chambara. Je dois l’avouer, j’ai un peu plus de mal avec ce titre. D’une part, le sample ne m’emballe pas spécialement et on est loin de l’ambiance des derniers morceaux de l’album qui m’ont gravement secoué. On est sur de l’égo-trip pour le coup. Il utilise principalement un vocabulaire japonais où des termes qui s’y référent directement. Je vois ce morceau plutôt comme un défi, un rêve d’enfant, l’idée de se prendre pour un samouraï au micro. La référence ultime au Japon dont il vénère souvent la culture. L’avantage, c’est que le morceau tranche avec le sérieux et la mélancolie de l’album, c’est plus léger et forcément moins circonspect. Passons au prochain morceau « Sûr de rien ».

Deuxième apparition de Freeman qui comme d’autres, offre un refrain de qualité. La boucle de piano est tirée du titre « Tema Di Primo (I) » de Luis Bacalov qu’on retrouve dans la B.O « La Tregua » en 1997. Le titre de Shu sera samplé en 2011 par 1995 et leur titre « Laisser Une Empreinte » qu’on peut écouter sur La Source. Shurik’n en tant que beatmaker a accéléré la boucle de piano et en y ajoutant une batterie adaptée et il rappe dessus durant 3 minutes. Il est à noter les cordes de violon qu’on entend comme une seconde lame à travers le titre et notamment sur le refrain, ce qui vient accentuer le thème du morceau. Encore une fois, Shurik’n fait preuve d’une sagesse inouïe en ne condamnant personne, il parle de psychose et d’isoloir et de la peur quand il fait nuit. Pour faire encore un lien avec l’actualité, le fait de parler d’isoloir renvoit à l’urne, celle où l’on insère un bulletin de vote. Et on le sait, le rejet de l’autre, le racisme et ce qu’il en découle naît principalement de la peur de la différence. Haïr, c’est s’isoler. Il insiste beaucoup sur cette idée de « vivre » en laissant quelque chose, la mort devient réelle quand tout le monde vous oublie. Tant que vous vivez dans le cœur de quelqu’un, à travers des pensées, une œuvre… Vous n’est pas mort, est-ce, ce graal que les humains recherchent ? Cette idée est vraiment soulignée via ce morceau, la seule certitude que j’ai, c’est que ce titre est une perle.

On arrive sur un énième classique « Y’a pas le choix », 2 personne sur 10 vous diront que c’est leur titre préféré de l’album. Dans la forme, c’est assurément le plus mélancolique de tout l’album. La boucle de piano est d’une beauté à tomber par terre, et c’est Mombi du 3ème œil qui commence à s’exprimer. Il décrit la vie d’un homme tombé dans les interdits, il fait le parallèle avec sa vie et rappelle que ceux qu’on définit comme voyous n’ont aucune chance. Le couplet de Shurik’n met en scène un certain Paul (ce serait une chanson d’IAM jamais publiée officiellement) qui pète un plomb. Paul semble être quelqu’un d’honnête et qui n’a qu’une envie, s’en sortir, travailler et vivre sa vie. Il fait face à un cercle vicieux, n’ayant pas réellement d’expériences malgré des diplômes, personne n’en veut. Il est gentil jusqu’au moment où il n’a plus le choix. Il rentre dans une banque et commet un braquage, ce qui n’était pas son intention, mais le système l’a conduit ici. La façon soudaine dont il termine son couplet est très caractéristique du rappeur.

Enfin, arrive le dernier couplet rappé par Boss One qui lui aussi souhaite avoir sa chance dans la vie. Le point culminant est le refrain chanté par la superbe voix de Sista Mikcy. Elle marquera toute une génération avec sa voix et son style reggae via ce titre. On peut également l’entendre assez brièvement sur « Sans rémission » de la Fonky Family sorti un an auparavant. Ensuite, elle fera quelques apparitions auprès des artistes marseillais avant de disparaître dans l’ombre.

Il faudra attendre l’avant-dernier titre avec « Manifeste » pour entendre son compère Akhenaton. Il se raconte que cette musique fût écrite au lendemain des élections législatives 1997. Marseille a donné 30% de ses voix à l’extrême droite, impensable pour une ville aussi cosmopolite. Dans son couplet, il va utiliser beaucoup de chiffres pour illustrer ses propos. Les deux rappeurs partagent le refrain et posent un couplet assez long. Comme toujours, c’est saisissant, engagé et parfaitement exprimé. Il faut dire qu’on tient des références dans le rap Fr quand il s’agit de parler politique. Je me dois de clôturer cette seconde partie qui est déjà très fournie en parlant du dernier morceau « J’Leve Mon Verre ». Il finit comme il a commencé, la musique commence par un sample asiatique qui s’essouffle très vite pour laisser au classique piano/violon. Le flow est plus soutenu et il y met beaucoup d’énergie pour rapper ses deux couplets et son refrain fleuve. Ce morceau est puissant et plein de sens, voici quelques extraits marquants :

"J'lève mon verre à ceux qui dorment sous des tôles par-ci par-là ; et à tous ces morts de luxe qui pourrissent dans des villas" (1)

"À ces sacs Vuitton pleins, à ces cartons par-terre" (2)

"J'lève mon verre a ces poches trouées par les doigts et
Celles trouées par le poids des sous, ceux qui ont toujours eu le choix
" (3)

(1) J’aime ce passage, car il renvoie à ce que j’expliquais précédemment, Shurik’n aime revisiter les expressions. Pour lui, certains sont tellement riches et d’autres sont tellement pauvres… Ils ne meurent pas de faim, mais de luxe, les richesses sont mal réparties.

(2) On reste dans la même idée, d’un côté, des gens s’offrent des sacs de luxe et d’autres des gens qui dorment sur des cartons au sol.

(3) Il y a deux façons de trouer ses poches, soit avec l’usure. Faute de pouvoir se payer un nouvel habit, ils gardent le même et finissent par l’user et la trouer dû à leur pauvreté. De l’autre côté, les riches portent tellement d’or dans leurs poches qu’ils finissent par trouer leur pantalon.

Tout le morceau regorge de ce genre de figure de style. Nous sommes en 2024, l’album n’a pas pris une ride. Que ce soit dans le contenu lyrical, qui est totalement incroyable, car je l’ai souligné à plusieurs reprises, il fait écho encore aujourd’hui et ce depuis 26 ans avec la réalité ! Non, il n’est pas visionnaire, mais il avait compris le système comme personne, la partie d’échecs n’a pas commencé, qu’il a déjà mis la concurrence en échec. De plus, comme nous le verrons, il semble être bien plus qu’un érudit ou une montagne de sagesse, car le contenu de ses messages trouve toujours une résonance. Ajoutez à cela qu’il sort juste du fameux « L’école du micro d’argent » avec IAM, soit l’un des meilleurs album de rap de l’histoire, un classique de la musique française (au minimum). De mémoire et de mon avis personnel, je n’ai jamais entendu un album aussi parlant, si bien enraciné dans la réalité et capable de créer un pont entre l’auditeur et le créateur. Pire, c’est un héritage, il pourrait en faire un livre et se raconter à toutes les générations, jamais il prend de haut, jamais il méprise, au contraire, il est presque un psychologue non déclaré. Il y a beaucoup de bons artistes, d’écrivains, de paroliers et de lyriciste, mais peu sont aussi concis. C’est, je pense, le mot qui le définit le mieux, en 16 mesures, il exprime ce qu’un groupe entier dira sur tout un LP.

Son charisme est également démesuré, il agit tellement bien qu’il lui suffit. À l’image d’un Rakim ou d’Ali, sa présence dans la musique est apaisante, fédératrice et captivante. Nul besoin de forcer, de pousser un mot plus haut que l’autre. Et on le voit bien dans cet album, certains invités font des backs sur leurs rimes très audibles et donnent un effet particulier à leur couplet. L’oncle Shu ? Inutile. C’est tellement propre, tellement carré qu’on a l’impression qu’il enregistre tout en une prise. En fait, prendre le micro pour lui, c’est comme mettre sa fourchette en bouche. Son flow coule comme une barque qui porte une lumière nommée expérience sur le Kamogawa. Beaucoup pensent convaincre en rappant vite, en essayant d’impressionner la galerie, beaucoup le font bien, mais beaucoup le font inutilement. Sa force réside là.

Les productions sont pour la plupart excellentes, finement choisies, toutes mémorables ou marquantes. Le casting 100% marseillais est incroyable, nul besoin d’être un génie pour se rendre compte que l’album est un classique absolu. Et pourtant, j’ai le sentiment qu’il est parfois, injustement oublié et pas reconnu par la majorité à sa juste valeur. Ce n’est pas juste dans le top 10 du rap marseillais, c’est dans le top 10 du rap français qu’il faut le placer. Ces deux dossiers, axés exclusivement sur cet album, constituent le meilleur point d’entrée pour découvrir Shurik’n.

Il me faudra maintenant explorer son travail auprès d’IAM et tout ce qu’il a fait à côté pour être complet et rendre hommage à une légende vivante de la musique. À titre personnel, je lève mon verre à cet homme et sa brillante carrière, toutes les phrases finissent dans la cible à 100 points.

Rédigé par Fathis